Nicole Esterolle sur Les Hivernales de Montreuil

Nicole Esterolle est critique d’art, spécialiste de « l’anti AC » (ou « art contemporain à la mode »)

En art contemporain, on est toujours le médiocre de quelqu’un…et tant pis pour celui-ci !

L’an dernier, dans ma chronique n° 38, je vous avais vanté les mérites et  énuméré les différentes vertus du salon « les Hivernales » qui avait eu lieu au Palais des Congrès de Montreuil (métro Robespierre-Ligne 8).

Un salon de la « médiocrité populeuse et suburbaine» aux dires des très distingués criticailleurs d’art orlanesques  germano-pratins,  qui , bien évidemment, n’y avaient pas mis les pieds de peur de s’y endommager leurs précieux  orteils avec lesquels ils pensent et écrivent leurs précieux textes,  mais qui bénéficia d’un étonnant succès de fréquentation et apporta à nombre de ses visiteurs l’impression  de respirer de l’air frais et de vivre une aventure libératrice sur des sentiers non-balisés dans une forêt d’abondance et de diversité.

Toute à mon enthousiasme pour le succès de ce salon d’un nouveau type, « a-contemporain » en quelque sorte, et  d’une  singulière fraicheur, j’avais écrit ce qui suit :

« 1-Les hivernales  apportent la preuve que les notions de générosité, de solidarité, d’affabilité, de respect de la diversité , ne sont pas encore tout à fait disqualifiées  et inopérantes dans le champ de l’art, malgré les incessants procès en médiocrité,   ringardisme, démagogisme, populisme, etc.,  dont elles sont l’objet depuis des décennies de la part des spéculateurs intello-financiers.

2- A partir d’elle,  l’espoir est permis de retrouvailles avec  l’ensemble de la floraison artistique actuelle dans toute sa richesse, sa variété, sa multiplicité et sa nouveauté.

3-Car c’est avec   cette reconnaissance, pour tous les  artistes de ce temps, de tous bords, de toutes tendances, de toutes origines et de tous « niveaux », d’une égalité du droit de vivre, de créer , de parler, et d’être vus, que pourra se faire, non pas un aplatissement où « tout se vaut », comme le craignent certains trissotins,  mais au contraire  une réorganisation « démocratique » du champ de l’art, une reconstruction de vrais  critères d’évaluation esthétique , l’établissement de hiérarchies justes ( comme celles existant en politique à partir de l’égalité en droit d’expression  pour tous les citoyens), des retrouvailles avec le   public des vrais amateurs d’art aujourd’hui désorienté et dégoûté, la dynamisation des libres systèmes de diffusion de l’art…

4-C’est  sur cette  « plate forme » citoyenne élargie, prenant en compte démocratiquement l’existence  de ce vivier riche de toutes les espèces florales existantes,  que pourra se faire la  mise en place d’ instances d’évaluation et de décision,  émanant   dès lors des artistes réorganisés et solidaires ainsi que de  l’ensemble des acteurs de l’art , et non plus d’une  minuscule  élite auto proclamée née d’une consanguinité tératogène. Une caste fin de règne, qui s’est arrogé tous les pouvoirs, qui a imposé des critères délirants, qui a  installé le chaos en détruisant toutes les valeurs  patrimoniales et réduit  la presque totalité des artistes au rang de sous-citoyens méprisables sans aucun droit de regard et de parole sur ce qui les concerne.

5-Oui, c’est par cette généreuse ouverture, expérimentée par Les Hivernales, que nous nous libérerons des méfaits de cette caste invraisemblable née de cette effarante  collusion de l’institution avec le business art international, que pourront apparaître et être reconnues de nouvelles formes vraiment « contemporaines » parce qu’ancrées dans l’entière  vitalité de l’art d’aujourd’hui. »

Je pense en effet que ce dont la production artistique  française souffre aujourd’hui, ce qui l’asphyxie ou la nécrose, c’est bien cette façon méprisante et arrogante qu’ont les réseaux artistiques dominants, de traiter de médiocre, c’est-à-dire de disqualifier et d’exclure,  tout ce qui ne correspond pas à leurs critères, références, langage  et codes d’appartenance à la communauté   supérieure dont ils pensent faire partie. Une élite autoproclamée  dont l’exigence n’est pas dans la recherche d’une qualité intrinsèque et durable de l’œuvre, mais seulement  dans la conformité à ces « signes de distinction », qui ne sont rien d’autre que l’expression  de cette collusion patente entre les  divers types existant d’investissements extra-artistiques, surdéterminés sociologiquement et de nature essentiellement bureaucratique et/ou mercantiles.( les spécialistes de la lutte des classes, dont l’inénarrable Mélenchon, devraient mettre leur nez là-dedans)

Jamais un vrai artiste ne parle de la médiocrité des autres…avez-vous remarqué cela ?

Car il n’a pas besoin de se valoriser en dévaluant ses collègues qui ne sont pas des concurrents, mais des gens  avec qui il est naturellement solidaire et dont il respecte d’autant plus les différences de tendance et de « niveau », qu’elles sont pour lui source d’enrichissement et de renouvellement de ses propres pratiques. (le parrainage de Vladimir Velickovic pour cette édition 2013 est significatif à cet égard ; celui de Pat Andrea pour 2014 aussi)

Jamais un vrai amateur d’art ne criera à la médiocrité après sa visite de tel salon ou foire d’art ;  tout au plus dira-t-il, que « peu de choses lui ont plu », en s’attachant plutôt à raconter ce qu’il a découvert et aimé. Le faux amateur pense que le fait de dire « tout cela ne vaut rien » est une façon de « s’ la péter » cuistrement, de se valoriser lui-même socialement en affichant  son excellence  de crétin hautement culturé et sa capacité supérieure de jugement péremptoire (sans jamais bien sûr se poser la question de savoir ce qui surdétermine ses goûts , ses  dégoûts et son crétinisme …culturel  plus que génétique).

Et c’est comme cela qu’en France, après des décennies d’héroïque  combat institutionnel contre la médiocrité artistique (au service d’une qualité supérieure formatée à l’international duchampesque),  95% des artistes sont décrétés mauvais, inutiles  et encombrants, et c’est comme cela que de moins en moins de gens osent acheter  de la peinture de peur de se faire traiter de ringard, de non connaisseur, ou de réac… Quand, dans les autres pays les gens achètent ce qu’ils aiment, sans complexe, et sans se soucier si c’est ou non au top 50 du Ministère de la culture, de François Pinault  ou du grand marché spéculatif…Et quand, en Argentine, l’artiste Milo Locket (voir plus loin) devient héros national… Vive l’art latino américain ! avec ses Segui, Zamora, Pat Andréa, Matta, Lam ,Botero, Kahlo, Rivera…et combien de centaines d’autres  « médiocres » pour nos infatués pantins fonctionnarisés de l’art.

Et c’est comme cela, qu’en France, nous assistons, hébétés, au triomphe des Mosset, Buren, Rutault, Venet et consorts, chez lesquels la béance d’être, l’abyssale vacuité, l’inexistence ontologique,  sont portées à un tel degré de gigantesque perfection, qu’ils ne peuvent bien évidemment être l’objet de quelque reproche  d’ordre esthétique ou procès en médiocrité que ce soit… dans la mesure où le Rien, par nature, n’a, incontestablement, ni odeur, ni saveur, ni couleur et ne peut avoir de qualificatif imaginable dans l’ordre du vivant terrestre et du sens commun qu’il soit animal, végétal ou humain. Et je vous livre à ce sujet, ces lignes jamais publiées d’André Malraux que m’a transmises Jérome Serri :

« Quel pays aura éprouvé autant que le mien, écrit Malraux, le besoin de se cracher à la figure ? Tous ces films, tous ces livres, enragés à ne montrer que ceux qui n’ont jamais rien fait […]. Quel cancer pousse ce pays, qui fut quelquefois grand pour le monde, à ne vouloir élire que son néant ? »

Ces Hivernales 2013, se proposent donc, semble-t-il, comme le salon des retrouvailles avec le sens et la substance artistiques, comme le salon de toutes les réhabilitations urgentes et indispensables, dont celle de la Vie, tout simplement, face aux derniers spasmes gesticulatoires d’un système moribond sous ultime perfusion d’argent public.

On le voit sur le dossier de presse que je vous joins : ce « Forum de Montreuil » sera un lieu de rencontres, de débats et d’échanges multiples, de propositions, de reconstructions, d’innovations, et de réflexions tous azimuts pour la recherche d’une alternative à un système en fin de règne, nécrosé de l’intérieur, purulent en surface, bouffé par les asticots fonctionnarisés ou bien par les rats boursicoteurs  et historiquement condamné pour inhumanité, indigence et ineptie  foncières.

Aussi les enjeux de ce Forum dépasseront-ils la vente des œuvres et la découverte de nouveaux artistes, même si ces deux objectifs y conserveront une importance centrale et structurante.

Citons parmi ces importants sujets de réflexion et enjeux :

1-    la MDA : Comment  sauver la Maison Des Artistes, cette association d’artistes, forte de ses 20000 adhérents, menacée de ne plus avoir la cotutelle de la Sécu artistes, et donc de ne plus pouvoir jouer son rôle de garant des droits et de facteur de solidarité pour les artistes ? Oui, je pense que la MDA reste pour les artistes la seule voie d’accès pour se doter une organisation juste, démocratique et solidaire… et pour s’extraire de l’actuel système du chacun pour soi, ubuesque, clanique, stalinien, féodal, somalien, burénien, communautariste…d’un autre âge. Artistes, arrêtez de jouer solo, et de faire ainsi le jeu des Ben Ali de l’art…Et puis c’est un peu fort de se faire traiter de fachos par les agents mêmes du totalitarisme artistique français…Non ? ne trouvez-vous pas chers collègues ?

2-    Les galeries : Comment mettre en place une autre organisation des galeries d’art , plus ouverte, plus prospective, plus généreuse, au lieu de l’actuel « Comité des Galeries d’art», vieillot, quasi-Alzheimer, de plus en plus peau de chagrin, et complétement obsédé par les références du  grand marché.

3-    La critique d’art : Concevoir une organisation de la critique d’art plus libre, plus proche des artistes, plus conforme à l’idée qu’en avaient les créateurs de L’AICA, cette association qui n’est plus aujourd’hui qu’un pantin désarticulé au service de la bureaucratie institutionnelle et des grands réseaux d’intérêts financiers qui la noyautent.

4-    La sociologie de l’art : Comment introduire cette discipline dans les écoles d’art au même titre que l’histoire de l’art ? Comment inciter les sociologues à prendre à bras le corps ce sujet délaissé (voire interdit, comme sous l’ère soviétique), à ne plus en avoir peur ?

5-    Les médias : Comment, devant l’omerta généralisée, devant le mutisme et la langue de bois des grands médias spécialisés ou non, ainsi complices du cynisme ambiant, ré-ouvrir les portes et les fenêtres à la parole déliée, à l’information, à l’investigation, à l’analyse, à la réflexion ? Comment pour cela utiliser au mieux internet et la blogosphère ? Et surtout comment reparler d’art vraiment, le montrer à nouveau et autrement que par ses obscènes excès médiatiques ?

Oui, ce Forum de Montreuil, a quelques chances d’être passionnant et historiquement important, et mérite que chacun fasse en sorte d’y être présent, que l’on soit artiste, galeriste, journaliste, chroniqueur d’art, amateur d’art, enseignant, étudiant… pour participer à cette nécessaire reconstruction ou ré-actualisation de valeurs qui vont bien au-delà de celles de l’art… mais qui sont celles de l’exacte contemporanéité de chacun, avec soi et avec les autres.

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